Festival international de la musique andalouse et des musiques enciennes
Quatrième édition
Du 21 au 30 Décembre 2009
20h, Salle Ibn Zeydoun, Riad El Feth, Alger.
Hamdane Hadjadji:
"Redonner à la poésie andalouse la place qu’elle mérite"


Hamdane Hadjadji, spécialiste de la civilisation et de la poèsie andalouses, nous entretient des raisons qui l'ont amené à s'interesser aux poètes andalous et évoque quelques grand noms qui ont marqué sont travail de chercheur tels qu'ibn Khafadja ou Ibn Zamrak.

 

 

Comment vous avez rencontré les poètes andalous ?
C’est une aventure qui me tenait à cœur, en réalité depuis très longtemps. J’ai toujours aimé la poésie et plus spécialement la poésie andalouse que j’ai découverte à la Médersa d’Alger.
C’est au moment d’entreprendre mon doctorat de 3ème cycle que je me suis résolument engagé dans l’étude de la littérature et de la civilisation andalouses.
Je n’étais pas du tout attiré par l’Orient, car je considère que l’Orient est suffisamment servi : beaucoup de thèses, de mémoires, d’essais, alors que l’Andalousie, comparativement, était un peu le parent pauvre de la civilisation arabo-musulmane. Et comme mon goût m’y portait je n’ai pas hésité à m’intéresser à la poésie andalouse.
Parmi ces poètes, mon choix s’est porté sur Ibn KHAFADJA Al Andalusî. Je l’ai proposé au professeur Régis BLACHERE qui me répondit immédiatement : « ça me convient ».

Vous connaissiez déjà le poète Ibn KHAFADJA ?
Je ne le connaissais pas du tout ! Les recherches que j’avais entreprises dans un premier temps étaient de m’assurer qu’il n’y avait pas de travaux sur lui; car une thèse suppose une recherche sur des personnages inconnus.
Il se trouve qu’Ibn KHAFADJA, et c’est là une chance, n’a pas fait l’objet d’une étude approfondie et en dehors de quelques articles par ci par là il n’y avait rien. J’ai découvert à la bibliothèque nationale d’Alger la meilleure édition de son diwân que nous devons à Mustapha Ghazî et qui fut publiée à Alexandrie en 1960 et c’est là une deuxième chance !

Travailler sur des auteurs inconnus, pour faire œuvre de pionnier ou par goût de la découverte ?

Le goût de la découverte est permanent chez tout chercheur. En m’engageant dans cette voie je voulais redonner à l’Andalousie la place qu’elle mérite ; surtout qu’on est très proche de ce pays: les relations aussi bien culturelles, économiques et politiques avec le Maghreb, en particulier avec Fès, Tlemcen, et jusqu’à Bédjaïa étaient intenses .Ces deux mondes étaient étroitement liés ... ce qui a permis au khalife Abd El Moumen, le premier chef d’Etat, de réaliser l’unité du Maghreb, pour la première fois dans l’histoire ; une unité qui ne lui a malheureusement pas survécu!
Ibn KHAFADJA est un poète de la nature, chose que j’ai découverte très vite ; ce qui correspondait peut être à mes goûts, parce qu’il ne faut pas oublier que je suis né à Miliana , une ville extrêmement verdoyante où il y avait beaucoup d’eau, de ruisseaux, des fleurs, des fruits... Et je retrouve toutes ces merveilles qui m’ont charmé jadis chez Ibn KHAFADJA que je découvre pour la première fois...alors que demander de plus ?
Très vite je me suis aperçu que c’était un poète très attachant en ce sens qu’il était atypique. Il avait suffisamment de biens pour mener une vie indépendante. Sa poésie n’a rien de comparable avec la poésie de cour. L’arrivée des Almoravides l’obligea à changer de cap. De peur d’être brimé par la soldatesque et de perdre ses biens ; d’autant plus qu’il arrivait à la cinquantaine, âge avancé à l’époque, il lui fallait donc un protecteur. C’est ainsi, par nécessité et un peu malgré lui, qu’il devint alors poète de cour.
Sa véritable vocation était la beauté de l’univers, de la nature, qu’il ne décrit d’ailleurs pas mais qu’il ne fait qu’évoquer par touches successives en la transfigurant pour réussir des poèmes d’une fraîcheur et d’une saveur inégalées.
Il faut souligner en outre que c’était un bon vivant : il avait ce qu’il fallait pour vivre; il passait le meilleur de son temps, seul ou en galante compagnie, dans les promenades, au sein de cette luxuriante nature propice à la rêverie... De cette période, on a des extraits de quatre, cinq vers, guère plus. Les mots jaillissent pour dire l’émotion du moment; à la vue d’un tableau, d’une fleur en éclosion, d’un coucher de soleil... et puis c’est terminé ! Alors que ses poèmes à l’ombre des Almoravides sont très longs !
Je veux dire tout de suite que tout en étant un poète de cour, donc un poète néo-classique officiel, il n’y a jamais eu de rupture de son génie : nous retrouvons, malgré tout dans ces qasâïdes madhiyyas, cet amour de la nature, sa beauté, sa fraicheur. Toutes les métaphores qu’il exploite, il les puise dans la nature. On a l’impression que l’homme a peut-être changé, mais sa veine poétique est demeurée la même. Ce qu’il faut relever, et c’est là son originalité, c’est qu’il a été le premier poète arabe à avoir introduit ce que l’on appelle le « sentiment de la nature ». La nature est pour lui un être vivant, qui a des sentiments, à qui il peut s’adresser, se confier, bref dialoguer. On le voit en particulier dans un poème très célèbre, traduit en plusieurs langues, un poème sur El Djebel (la montagne) que j’ai traduit d’ailleurs, en collaboration avec André Micquel, où c’est la montagne qui parle : en fait il prête à la montagne tous ses états d’âme : la vie éphémère, la solitude, la perte des amis, ...bref tout ce qui le tourmentait en tant qu’homme.
Il y a aussi cet autre poème, où il dialogue avec l’astre lunaire : solitaire dans l’immensité du ciel qui observe le monde ; ce monde fait d’hommes et de femmes qui évoluent, inconscients d’aller vers leur finitude.
Evidemment, il y a aussi tout le côté érotique de sa poésie. Je disais plus haut que c’est un homme qui aimait beaucoup la vie, qui ne s’est jamais marié mais qui a eu beaucoup de concubines. A cette époque, il y avait le marché des esclaves, des esclaves ramenées à la suite de razzias, comme butin de guerre et qu’on pouvait vendre, comme cela se pratiquait un peu partout, et notre poète se servait comme bon lui semblait ; il en avait les moyens . On le voit très sensible à la douceur féminine, même à un âge très avancé : il y a un poème sur une jeune fille du nom de Afra, où il regrette de ne pas avoir l’âge qui lui aurait permis d’atteindre la terre promise.
C’était donc un bon vivant, très porté sur les plaisirs que lui offrait la vie. Mais c’était là l’antidote de son pessimisme, il dit, quelque part, que dans un monde qui s’achève, qui se finit, dans une vie qui a un terme, on ne peut parler de bonheur. D’où cet érotisme effréné, cette fusion avec la nature. N’est ce pas là, une manière pour lui d’oublier le présent.
Le thème le plus prégnant de sa poésie est celui de la beauté. On y trouve systématiquement ce parallèle entre la belle jeune femme et la nature verdoyante: quand il fait la description d’une jeune fille, on trouve immanquablement toutes les images empruntées à la nature ; et inversement, lorsqu’il parle d’un jardin, d’une rivière, les images sont empruntées à la femme. C’est un genre qui n’est pas nouveau. Ainsi les Rawdiyates étaient déjà fort répandues au Moyen Orient, mais Ibn Khafadja a su leur donner une autre dimension, en ce sens qu’il a fait de cette nature une interlocutrice à qui il confiait ses joies, ses chagrins, ses tourments. Il est un peu un romantique avant la lettre.
Voilà ce que je peux dire rapidement sur Ibn KHAFADJA. Le livre a été réédité pour la troisième fois aux éditions EL BOURAQ). Sous ce titre évocateur « Ibn KHAFADJA, l’amateur des jardins d’Andalousie : sa vie, sa poésie ».

Ibn Khafadja, début de l’itinéraire, qui s’est poursuivi ...
A la suite de ce travail, j’ai enseigné la littérature andalouse à la faculté d’Alger, durant plusieurs années. Pour ma thèse d’Etat, j’ai choisi Ibn Zamrak, sous la direction d’André MIQUEL (homme extrêmement simple, accueillant, généreux, modeste malgré sa dimension scientifique, ce qui va ensemble, me direz-vous)
Pourquoi Ibn Zamrak ?
C’est très simple. Un jour, je lisais une biographie de ce poète faite par Ibn El Khatib qui conclut à la fin de cette notice qu’ « Ibn Zamrak était de tendance khafédjienne ». Ibn Khafadja a été son « maître » en quelque sorte. Et l’intérêt pour moi était de mesurer l’influence du maître sur le disciple. Et après cette étude, je me suis rendu compte qu’Ibn Zamrak était si proche d’Ibn Khafadja, qu’on pouvait penser qu’il l’avait plagié.
C’était là ma motivation profonde.
Après avoir découvert le poète et mis en valeur son talent et la beauté de ses muwaššahât, je me suis interrogé sur sa personnalité avant découvrir un être dénué dont l’infidélité à ses amis se prolongeait par une grande ingratitude à l’endroit de ses bienfaiteurs ; dont son propre maître, le célèbre poète, homme de science à l’érudition pluridisciplinaire et influent premier ministre, Ibn El Khatib, qui a légué à l’humanité une production des plus impressionnantes.
Comment Ibn Zamrak a pu trahir un homme de cette dimension !?!!

Ce sont des œuvres bilingues arabe-français ?
Naturellement, car je cherche à faire découvrir cette culture arabe riche, variée et de grands poètes et les mettre à la portée du public non arabophone .Je me suis bien rendu compte, lors de mes conférences à l’étranger, que mes auditeurs dont beaucoup sont d’origine maghrébine découvrent avec ravissement et fierté ce patrimoine occulté !
Que de fois, au cours des débats, n’ai-je entendu cette lancinante question : mais où se trouvent ces merveilles ?
Il y aurait tant à faire si nous avions des moyens financiers pour venir en aide aux chercheurs mais aussi aux éditeurs !

Entretien réalisé par Naïma Kitouni, universitaire
 
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